Se réinventer après l’armée

Le retour sur le marché du travail n’est pas toujours facile pour les vétérans, mais des organismes s’affairent à leur venir en aide.
PHOTO : RADIO-CANADA
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Camille Feireisen (accéder à la page de l’auteur)Camille Feireisenhier à 7 h 42
Le retour à la vie civile, lorsqu’on a passé plusieurs années de sa vie sur les lignes de combat, n’est pas toujours évident. Certains doivent trouver une nouvelle voie professionnelle, d’autres faire face à des traumatismes, parfois des blessures physiques. Mais, par-delà les défis, les vétérans ont aussi des aptitudes uniques que certains s’efforcent d’aider à mettre en valeur.
Après 25 ans de service dans les Forces armées canadiennes, Jennifer Causley travaille maintenant pour la compagnie Calian au Centre de simulation de la quatrième Division du Canada, à la base de Petawawa. Elle aide à concevoir et développer des exercices pour les soldats, avant qu’ils n’aillent sur le terrain.
Ma transition a été assez facile, car je reste dans le milieu militaire, dit-elle, mais je sais que pour d’autres amis, la transition a été plus difficile. Ce qui est étrange, premièrement, c’est de quitter l’uniforme. On est moins imprégnés dans le travail
, raconte-t-elle.
Quitter l’armée a été intimidant, ajoute-t-elle, mais libérateur en même temps
.
La seule entrevue que j’avais faite pour un emploi, était celle pour entrer dans les Forces armées canadiennes, à l’âge de 17 ans. Vingt-cinq ans plus tard, quand j’ai finalement franchi le pas pour soumettre mon CV et postuler pour un autre emploi, j’étais encore en uniforme, et j’avais déjà l’impression de sauter d’une falaise.Une citation de :Jennifer Causley, vétérane
Jennifer Causley
PHOTO : RADIO-CANADA
Quand vous n’avez jamais eu à vous soucier de votre logement, de vos chèques de paie, de vos revenus réguliers, de votre nourriture, ni même de vos vêtements, ça prend un courage énorme pour changer de direction
, estime-t-elle.
Changer de carrière est une décision qui peut s’avérer difficile, mais la majorité des militaires qui quittent l’armée travaillent, indique le sous-ministre adjoint du secteur de la prestation des services, à Anciens Combattants Canada, Steven Harris.
Environ 72 % des vétérans travaillent après avoir quitté les Forces armées canadiennes. Et environ un quart des vétérans ne travaillent pas après leur départ.Une citation de :Steven Harris, sous-ministre adjoint, Anciens Combattants Canada
Le sous-ministre adjoint du secteur de la prestation des services, à Anciens Combattants Canada, Steven Harris
PHOTO : RADIO-CANADA
Il y a plusieurs défis qui les attendent, ajoute le sous-ministre. Souvent, ils n’ont pas eu de formation en ce qui concerne les entretiens, comment participer à des concours pour obtenir un emploi. Comment traduire les compétences, les atouts qu’ils ont acquis durant leur carrière militaire et les transférer dans des postes de secteur public ou privé?
Steven Harris rappelle qu’ils ont d’ailleurs reçu beaucoup de formation, tout au long de leur carrière, mais qu’il est important de les aider à transférer ensuite ces expériences dans le monde civil.
Il y a aussi des gens qui ont subi des blessures, il y a donc des défis qui s’ajoutent
, dit-il. C’est généralement ici qu’Anciens Combattants Canada entre en jeu pour leur fournir des programmes d’aide.
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Toutes sortes de métiers
Jennifer a des amis qui se sont reconvertis dans toutes sortes de domaines, en immobilier, en vente
, énumère-t-elle. Mais elle note toutefois que tous ces métiers requièrent des compétences humaines et ne sont jamais éloignés du service à l’autre.
Cassidy Little est un Canadien de Terre-Neuve qui a servi dans les British Royal Marines. Il a subi de multiples blessures et a perdu sa jambe droite lors de sa deuxième mission en Afghanistan, en 2011, alors qu’il faisait partie de l’équipe médicale. Un engin explosif improvisé a tué ce jour-là des membres de son équipe, des amis.Agrandir l’image(Nouvelle fenêtre)
Cassidy Little sur scène
PHOTO : PHOTO REMISE
Il a su se réinventer, après sa convalescence. Je suis retourné aux arts, parce que j’ai découvert que la clé de la réadaptation physique et mentale est de trouver des choses qu’on aime faire
, dit-il.
Cassidy est monté sur scène, il est devenu acteur et a adopté un nouveau leitmotiv de vie. Ne dites pas non à quoi que ce soit et j’ai dit oui à tout. C’est comme ça que j’ai trouvé un très bon agent et que je me suis lancé dans l’industrie du divertissement.
Vous faites partie d’une équipe [dans le monde de la scène], et si vous êtes un vétéran, vous avez passé une partie de votre vie à avoir cet esprit d’équipe. En tant que soldat, on ne laisse jamais tomber les siens, c’est le péché ultime. C’est pareil dans le monde du divertissement, tu dois faire confiance à l’autre personne avec qui tu es sur scène.Une citation de :Cassidy Little
Cassidy a retrouvé dans le monde du théâtre ses principes fondamentaux, notamment celui de pouvoir compter les uns sur les autres et, surtout, de soigner ses blessures.
Cassidy Little
PHOTO : RADIO-CANADA
Mon corps et mon esprit ont été déchirés par cette expérience, il me manque une jambe, mon esprit n’était pas clair comme du cristal quand je suis rentré d’Afghanistan. Quand la poussière retombe, vous commencez à penser à l’après, à ce que vous allez faire. Et vous comprenez que si vous vous concentrez uniquement sur votre blessure, vous ne récupérerez jamais. C’est comme de fixer une porte, vous n’allez jamais la franchir si vous restez simplement là, à la regarder, n’est-ce pas? Une citation de :Cassidy Little
Bien sûr, il a vécu des défis, à commencer par réapprendre à marcher, mais il n’a aucun regret, ni de sa vie d’avant, encore moins de celle-ci, qu’il s’est donné la force de gagner. Il estime qu’il existe encore des préjugés envers les vétérans dans le monde civil.
On pourrait parfois penser qu’en raison d’un handicap physique ou de possibles traumatismes, vous allez être un poids. La réalité est que les vétérans ont été formés à travailler dur, en équipe, à avoir du leadership
, précise-t-il.
Trouver sa voie
Des gens comme Roland Gossage, également vétéran, les aident aussi à se reconvertir et à trouver la nouvelle voie professionnelle qui leur plaît, à travers sa fondation, éponyme. Celle-ci se concentre sur les soldats de la technologie (Soldiers in Tech) pour former de la main-d’œuvre dans cette industrie, où la demande a explosé au cours de la dernière décennie.
Nous formons des vétérans avec des cours à temps partiel sur les données, l’analyse et la cybersécurité
, explique M. Gossage.
Outre ce programme, il y a celui des soldats dans les arts (Soldiers in the Arts), auquel Cassidy Little a participé. En 2019, nous avons monté une pièce importée du Royaume-Uni dans laquelle la moitié des comédiens étaient des vétérans, l’autre moitié des professionnels. Vous n’auriez pas pu faire la différence
, se réjouit-il.
Cette réussite a donné naissance à un programme de formation en arts, où les anciens combattants peuvent suivre des cours de théâtre et être aidés à entrer ensuite dans l’industrie du divertissement. Le monde des arts peut d’ailleurs s’avérer cathartique, selon lui.
Roland Gossage, directeur général de la Fondation Roland Gossage
PHOTO : RADIO-CANADA
Quand vous sortez de l’armée, vous pouvez vivre ce qu’on appelle un traumatisme de libération. Vous passez d’une unité très cohésive à un environnement semi-structuré, voire non structuré, cela peut être difficile.Une citation de :Roland Gossage, Fondation Roland Gossage
Il estime qu’il y a environ 700 000 anciens combattants dans la population canadienne, avec environ 5000 nouveaux vétérans chaque année. Il est très probable que vous embauchiez un vétéran sans même le savoir, car certains préfèrent cacher leur service, par peur des préjugés
, dit-il.
M. Gossage espère que davantage d’entreprises verront que cette main-d’œuvre peut être une importante ressource nationale, et pas forcément âgée. Parfois on pense à un vétéran de la Seconde Guerre mondiale, un gars aux cheveux argentés, décoré de sa Légion d’honneur, mais certains vétérans ont 20, 30 ans
, rappelle-t-il.
De la main-d’oeuvre récurrente
Lisa Taylor est présidente de Challenge Factory, une société d’analyse et de consultation qui met en relation des employeurs avec des personnes en recherche d’emploi. On travaille avec des talents cachés, et les vétérans en font partie
, dit-elle.
Selon Mme Taylor, peu d’employeurs ont des interactions avec les militaires et ne pensent donc pas forcément à eux pour un travail. Souvent on a cette image des militaires de la télévision américaine, pas comme futurs salariés.
Mais de nombreuses compétences de l’armée sont en fait requises dans le milieu du travail, comme la logistique, la comptabilité, les ressources humaines, etc.
Nous créons des programmes pour les employeurs et des ressources afin qu’ils sachent où trouver ces talents cachés.Une citation de :Lisa Taylor, présidente Challenge Factory
Lisa Taylor a même écrit un Guide canadien d’embauche des vétérans, disponible dans les deux langues officielles. Cela permet aussi aux vétérans de savoir où s’orienter et connaître leurs possibilités. Les plus grosses vagues de retour vers la vie civile sont entre 26 et 35 ans puis entre 40 et 55 ans
, précise-t-elle.
Il est surtout important de leur apprendre à décrire leurs compétences, notamment de leadership. Souvent, ils sont plus habitués à attribuer le succès à l’équipe qu’à eux-mêmes. C’est important de leur apprendre à raconter leur histoire à l’employeur
, dit-elle.
Elle ajoute que même si l’on pourrait penser qu’un travail d’agent de sécurité ou de première ligne semblerait la voie toute tracée pour d’anciens combattants, ils ont des aptitudes de communication souvent bien plus utiles dans la vie civile.
Des qualités particulières
Travailleur, dévoué, loyal
, sont trois mots qui reviennent de manière récurrente chez Jennifer, Cassidy et Roland lorsqu’ils décrivent les compétences des vétérans.
C’est quelqu’un qui va se retrousser les manches et faire son travail, et n’abandonnera pas tant que ce ne sera pas fini
, affirme Roland Gossage.
L’esprit d’équipe est le premier mot qui vient en tête à Jennifer Causley. Elle décrit les compétences relationnelles, mais aussi la capacité à communiquer et organiser les idées vers un objectif commun, car sans cet esprit soudé, nos missions ne réussiraient jamais
.
Cassidy Little, lui, pense que le leadership est un grand atout. Mais si je pense à la seule chose que tous les vétérans ont en commun, c’est la résilience. Cette capacité à toujours aller de l’avant pour faire le travail, malgré tout ce que vous avez pu vivre. C’est la résilience, la capacité d’être conçu pour que les balles rebondissent sur vous
, conclut-il.