Un défenseur qui se prétendait avocat
Le vice-président de la Ligue des Noirs semble profiter de la vulnérabilité de gens qu’il dit représenter
PHOTO COURTOISIEGabriel Bazin, vice-président de la ligue des Noirs, compte l’argent d’un client qui l’a engagé pour l’aider avec son dossier d’immigration. M. Bazin a été reconnu coupable de l’exercice illégal de la profession d’avocat le 22 octobre 2021 à Montréal.NORA T. LAMONTAGNE Mardi, 9 novembre 2021 00:00 MISE À JOUR Mardi, 9 novembre 2021 00:00
Le vice-président de la Ligue des Noirs, Gabriel Bazin, a été reconnu coupable d’avoir exercé illégalement la profession d’avocat à de multiples reprises, allant jusqu’à retarder le traitement de dossiers d’immigration.
Un jugement de la Cour du Québec daté du 22 octobre que Le Journal a pu consulter lui reproche de s’être fait désigner à répétition par le titre « Maître Bazin » et d’avoir donné l’impression qu’il occupait la profession d’avocat.
Or, M. Bazin a été radié pour trois ans par le comité de discipline du Barreau du Québec en 1998 et n’a jamais été réinscrit auprès de l’ordre depuis, ce qui l’empêche d’exercer comme avocat.
« Il semble profiter de la confusion qui règne pour être rémunéré pour des services rendus sans en avoir le droit », souligne sévèrement la juge Linda Despots dans sa décision.
Bien connu dans la communauté haïtienne de Montréal, Gabriel Bazin a été le président de la Ligue des Noirs de 2013 à 2014, et en est désormais le vice-président.
Mais alors même qu’il défend les droits des Noirs, l’octogénaire a causé des torts considérables à des demandeurs d’asile et à des réfugiés, si l’on se fie aux nombreuses victimes dont fait état le jugement.
C’est le cas de Marie Lourdes, arrivée au Québec en 2018 après avoir fui Haïti dans les années 2000.
Le jugement explique qu’elle et son fils ont finalement découvert que M. Bazin n’avait déposé aucun document d’immigration en leur nom, malgré près d’un an d’attente et des frais de 2250 $. PHOTO MARTIN ALARIELa famille de Dave a payé plus de 2000 $ à Gabriel Bazin pour faciliter ses démarches d’immigration, pensant qu’il était avocat alors qu’il avait été radié et ne s’était jamais réinscrit.
« Je n’ai pas peur de dénoncer M. Bazin. C’est pour le stopper et qu’il n’y ait pas d’autres victimes », témoigne la préposée aux bénéficiaires, qui préfère taire son nom complet pour ne pas nuire à ses démarches.
Bien que sa famille soit parvenue à se faire rembourser du prétendu avocat, cet épisode a laissé des traces.
« Ç’a impliqué beaucoup d’angoisse, et ç’a ralenti notre vie pour une année de plus », soupire son fils Dave, 27 ans, qui rêve d’obtenir sa résidence permanente pour enfin entamer des études en psychologie.
Dans le cas le plus frappant raconté dans le jugement, un demandeur d’asile nommé Alain a été déporté vers son pays d’origine, car Gabriel Bazin aurait omis de déposer les documents nécessaires à sa cause.
La sœur d’Alain, qui lui avait recommandé les services de M. Bazin, le connaissait depuis 2012 et croyait qu’il était avocat.
Maître ou monsieur?
La confusion qui règne autour du titre de Gabriel Bazin revient dans quatre des six dossiers que le Barreau a mis de l’avant.
À sa défense, Gabriel Bazin a plaidé en cour qu’on l’appelle « maître » à cause de son passé de professeur en Haïti, et non en raison d’un quelconque statut d’avocat.
Le vice-président de la Ligue fondée en 1969 avance aussi qu’il ne corrige pas systématiquement les gens qui le désignent ainsi, « car il devrait le faire trop souvent ».
Toutefois, le tribunal a jugé qu’il faisait preuve de « laxisme », et « qu’il n’était pas sans connaître les règles régissant l’utilisation du titre “Me” », vu sa profession antérieure.
Pour Frantz André, porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut, les faits reprochés à M. Bazin sont particulièrement graves si l’ont considère la précarité de ses ex-clients.
Peur de se plaindre
« Ce sont des gens qui craignent de porter plainte de peur que leur dossier d’immigration en soit affecté », constate-t-il, en soulignant que les pseudo-avocats et consultants qui les ciblent sont légion.
Contactée par Le Journal, la coordonnatrice de la Ligue des Noirs voulait consulter le jugement rendu contre son vice-président avant de se prononcer sur son sort.
L’avocate de Gabriel Bazin n’a pas répondu aux demandes du Journal.
C’est la deuxième fois que son client est reconnu coupable d’avoir exercé illégalement la profession d’avocat depuis 2018.
À l’époque, l’amende de 10 000 $ qui lui avait été infligée avait finalement été réduite à 4500 $ en raison de ses maigres revenus.
CE QUE LA JUGE A DIT
« [M. Bazin] a été avocat pendant 10 ans, jusqu’en 1998 […] En se laissant appeler “Me Bazin”, il entretient la confusion sur son statut. »
« Le défendeur ne réfute pas le fait que Mme J. le désigne par “Me” [maître] et parle d’une relation “avocat-client”. »
« Dans les années 1960, M. Bazin a enseigné alors qu’il était à Haïti. Il explique que dans sa culture, il est d’usage d’appeler “maître” quelqu’un qui est professeur. »
Les représentations sur la peine de M. Bazin auront lieu le 16 novembre.
